Bonnie MacLachlan – Koré, la Nymphe : le culte de Perséphone à Locres

Traduction et adaptation personnelles.

 
 

A Locres, la descente et le retour de Koré/Perséphone étaient commémorés dans un rituel ; le temple jouissait d’une importance singulière pendant l’Antiquité, mais présentait une identité de Perséphone différente de celle proposée par l’Hymne Homérique à Déméter. Locres était sous l’influence des colonies grecques de l’Ouest, non de celles de l’Attique ou du continent grecque. Ici, en Magna Graecia et en Sicile, la disparition de Koré n’offrait pas une explication à la colère et à la tristesse de Déméter, mais constituait la première étape vers une théogamie, un mariage sacré.

Ainsi, les célèbres plaques en terre cuite (pinakes) qui y furent découvertes par Paolo Orsi au début du 20ème siècle honorent Perséphone en tant que jeune mariée, et le fait que c’est en tant que jeune mariée qu’elle devient Reine des Morts.

Sur un type de pinakes, elle est représentée avec Hadès, recevant Dionysos en Enfer ; trois dieux avec de forts pouvoirs chthoniens. Ces plaques votives, représentant différentes scènes du récit de l’enlèvement de Perséphone, de son mariage et de son règne en tant que Reine, trouvées aux côtés d’autres objets votifs au sanctuaire de la Manella à Locres, peuvent être interprétés comme des proteleia, des présents offerts à la Déesse par des futures/jeunes mariées de la région, mais elle honore également la réalité selon laquelle Perséphone n’était pas seulement mariée à Hadès, mais aussi en Hadès, où elle assumait le rôle de protectrice des Morts.

Les pinakes datent de la seconde moitié du 5ème siècle avant J-C. Au siècle suivant, on trouve des traces d’activité rituelle ailleurs à Locres, dans une grotte consacrée aux Nymphes – activité qui combine également des éléments nuptiaux et infernaux. Des artefacts votifs communs aux deux lieux lient très clairement les deux rituels, mais dans le plus récent, les proteleia sont nourris d’éléments religieux, philosophiques et culturels beaucoup plus complexes, qui traversaient toute la Grèce de l’Ouest à l’époque héllénistique.

La grotte (dite Grotta Caruso) […] était de taille importante, large et haute de 9 pieds. A l’intérieur se trouvait un bassin qui pouvait être empli d’eau à une profondeur d’environ 2 pieds, transmise d’une source jusqu’à la cave à l’aide d’un système de canalisation. Un large bloc de pierre positionné dans le bassin était immergé lorsque ce dernier était rempli d’eau, et servait de manière évidente au rituel. Non loin, un autel de pierre était destiné à rester hors de l’eau lorsque le bassin était rempli. Une série de marche permettait aux participantes d’accéder à l’eau. Des niches dans les murs de la grotte pouvaient accueillir de nombreuses pièces votives – offrandes prénuptiales et objets trouvés dans d’autres nymphaea,dans des tombes de femmes, et dans des lieux de culte consacrés à Perséphone et Déméter.

Avant d’examiner le rituel en lui-même ainsi que les objets votifs, il peut être important de se pencher sur la notion grecque de nymphe, et quelles connotations particulières ce terme pouvait avoir à Locres. Nymphê est le mot grec désignant la future mariée, ou la jeune mariée. Ainsi, Perséphone était donc une nymphe, ce qui explique la continuité de culte entre La Manella et la Grotta Caruso. De plus, la nymphe désigne également en grec la jeune fille nubile. La littérature grecque est remplie de nymphes des bois ou des eaux, non mariées, vivant dans l’espace Sauvage, accompagnée de Pan ou de Silène. Ces nymphes mythiques, comme leurs compagnons mâles, étaient des créatures sexuelles. Les Nymphai mortelles ou non étaient par définition des êtres sexuels, parfois aggressives, prédatrices sexuelles comme dans la légende de Narcisse ou dans certains récits mettant en jeu des bergers siciliens […]

Cette aura érotique entourait également les nymphes humaines (jeunes/futures mariées) de Locres. James Redfield, dans son  livre The Locrian Maidens : Love and Death in Greek Italy paru en 2003, démontre la particularité du statut des femmes de Locres par rapport à l’ensemble du monde grec. Ce sont les femmes, non les hommes, qui transmettaient la propriété, les femmes déterminaient le statut social de leur mari. Les rites prénuptiaux qui se déroulaient à La Manella ou à la Grotta Caruso avaient des conséquences sociales qui dépassaient le simple rite de passage pour jeune fille, et on peut aisément avancer qu’ils attiraient l’attention de tous les citoyens de Locres.

L’érotisme des Nymphes se combinait à deux autres traits saillants : leur identité chthonienne et leur tempérament joueur. Dans la mythologie et l’iconographie grecques, les Nymphes faisaient partie des thiasos dionysiaques, jusqu’à être, souvent, difficiles à distinguer des Ménades. Dans la période hellénistique, elles participèrent également à la complexité grandissante de l’identité de Dionysos – dieu du théâtre et du jeu, du vin et du thyrse, de la folie et de l’extase, de la mort et de la renaissance, le dieu qui offre l’espoir d’une vie après la mort – et cet ensemble de pouvoirs se retrouvait dans les expressions symboliques des nymphes, rituelles et humaines, qui fréquentaient la Grotta Caruso.

Comme la Perséphone-nymphe des pinakes, les nymphes de la grotte possédaient des traits chthoniens. Les grottes étaient fréquemment représentées comme des entrées du Monde Souterrain […] Des lieux de cultes honorant les Nymphes se trouvaient souvent à proximité de ceux d’autres dieux chthoniens comme Zeus Meilichios.

Les jeunes femmes de Locres qui entraient dans la Grotta Caruso et descendaient les escaliers interprétaient peut-être une descente rituelle dans le Monde Souterrain où, comme Perséphone, elles se préparaient à rencontrer un époux du monde souterrain.

Les aspects érotiques et chthoniens sont centraux dans l’identité des nymphes, et probablement dans l’activité prénuptiale présente à Locres. Pendant le rituel de la grotte, nous pensons pouvoir affirmer que les jeunes femmes nubiles descendaient les escaliers jusqu’au bassin empli d’eau. Le bain prénuptial ritualisé était fréquent dans des cultes dédiés aux nymphes. Il paraît probable que les femmes s’asseyaient sur le roc immergé, et se versaient de l’eau sur le corps. On trouve un parallèle dans un texte de Callimaque décrivant une pratique où les femmes tissent une robe pour Héra, s’assoient ensuite sur une roche dans la fontaine de la nymphe Amymone et versent de l’eau sacrée sur leurs têtes […]

Les artefacts votifs de la Grotta Caruso sont composés d’un choix complexe de proteleia, incluant de nombreux nus féminins en terre cuite, agenouillés ou assis, dépouillés de leurs membres. Ces figurines ont été trouvées à Locres, dans des tombes de femmes et près du théâtre. Ailleurs en Magna Graecia et en Sicile, on les retrouve dans des tombes de jeunes filles. Souvent, leurs bras et jambes ont été délibérément coupés, et parfois on trouve des trous aux endroits où se trouvent normalement les membres, suggérant la possibilité d’en ajouter, comme sur des poupées aux bras et jambes articulés et interchangeables. Ces poupées, qui portent le polos, sont très certainement des cadeaux pour la déesse qui accompagnera la transformation de la jeune fille en nymphê. […]

Des figurines ont aussi été retrouvées à la Manella et dans d’autres sanctuaires dédiés à Déméter/Perséphone, faisant clairement le lien avec la présence de cette dernière. Mais les nymphes sont aussi clairement représentées : de nombreuses plaques de terre cuite représentant trois têtes de femmes ont été retrouvées dans la Grotta, parfois avec Pan ou des symboles dionysiaques. Ce trio de têtes se retrouve dans des nymphaea, dans des autels consacrés à Perséphone, et dans des tombes, ailleurs dans le monde grec.

Cependant, dans la Grotta Caruso, une combinaison inédite s’opère : parfois, les nymphes apparaissent avec un tauromorphe, un taureau à visage humain et des cornes. L’iconographie de cette figure se retrouve dans des portraits d’Acheloüs ou d’autres dieux-rivières, et nous possédons des preuves textuelles liant le portrait trouvé à Locres à une rivière ; une inscription sur une des plaques trouvées à la Grotta désigne l’homme-taureau comme Euthymos, un curieux héros local.

Euthymos était une figure historique, un lutteur de Locres victorieux à Olympe à trois reprises. Une statue fut érigée en son honneur et Callimaque a célébré ses succès. Mais nous apprenons aussi de Pausanias, Pline l’Ancien et Elien qu’Euthymos a également acquis un statut légendaire en terrassant un daimon qui menaçait la ville proche de Temesa, et auquel, sous la menace, des jeunes filles devaient être remises […] Au final, la récompense d’Euthymos consista en une jeune épouse. La connexion nuptiale entre Euthymos et les nymphes de la Grotta devient ainsi plus claire. Elle est encore rehaussée par le lien entre Euthymos et l’élément eau. […]

Nous pouvons nous demander pourquoi les femmes de Locres déposèrent ces plaques représentant des nymphes et Euthymos dans la grotte ? Il est impossible de faire le parallèle avec d’autres pratiques, et aucune analogie n’a pu être établie avec des sources écrites. Il est possible qu’il existait un culte global autour de la figure héroïque d’Euthymos à Locres, auquel participaient les jeunes filles, et qu’elles intégraient ensuite cette expérience à leur rituel de la Grotta. Une femme qui achetait une plaque représentant Euthymos et les nymphes pouvait vouloir faire un présent en remerciement de la sécurité générale dans laquelle vivaient les jeunes filles de la région. Ou son intention était d’honorer le lien érotique entre le héros et la jeune fille, sous le patronage des nymphes, divinités sexuelles par excellence. Soulignons enfin qu’Euthymos, sous son apparence tauromorphe, est un héros mort, un époux chthonien.

Au-delà des aspects chthonien et érotique, il faut également explorer le troisième trait des nymphes grecques : leur attrait pour le jeu. Les nymphes sont joueuses, et se veulent transgressives dans ce domaine. Ceci pourrait expliquer un des aspects les plus curieux des activités qui se déroulaient à la Grotta, le jeu théâtral. Nombre d’artefacts identiques à ceux de la grotte ont été retrouvés au théâtre de Locres, tels les nus féminins portant le polos et les plaques avec les trois nymphes. Mais d’autres éléments, issus du monde du théâtre, étaient présents dans la grotte : masques, silènes et acteurs comiques, et une large figure issue du phlyax (théâtre burlesque, farce, faisant souvent référence comique aux grandes tragédies athéniennes), au corps déformé, à la face grotesque et au ventre protubérant. Nous savons que Locres participa grandement dans la popularisation de ce genre […] Il est bon aussi de se souvenir que des pièces comiques ont été écrites au sujet des femmes de Locres […]

Il est possible qu’il y ait eu des performances théâtrales dans la grotte : parmi les objets votifs, on a trouvé des modèles miniatures de la Grotta munis de rideaux gravés dans la roche. Les figurines de terre cuite représentant les acteurs comiques et les musiciens, aux côtés des masques, indiquent l’importance du théâtre pour celle qui ont fréquenté ces lieux. Le clair-obscur, le sérieux et le comique, comme le jeu constant entre la vie et la mort, sont des thèmes appropriés pour les rituels d’un nymphaeum.

Ce mélange de comique et de sérieux (spoudogeloion) autour de la Grotta peut très bien s’expliquer également par la rencontre entre Perséphone et les nymphes ; Laurie O’Higgins, dans Women and Humor in Classical Greece (2003), argue du fait que les rituels proprement féminins liés aux festivals de Déméter et Perséphone, comme les Thesmophories, ont joué un rôle dans le développement général de l’humour sexuel dans la poésie grecque, et dans la popularisation du grotesque dans le théâtre comique. Ces “Carnavals de Femmes”, comme elle les appelle, explorait nombre de possibilités offertes par le Grotesque, comme par exemple les figurines de vieilles femmes enceintes, ou les représentations de Baubo (dont un exemplaire fut également retrouvé à la Mannella). Les voix et les bruits qui résonnaient dans la Grotta exprimaient peut-être tout sauf la solemnité.

[…] La cohabitation des théâtres avec les sources, fontaines et nymphes, ainsi qu’avec le motif de la mort, est remarquable dans tout le monde grec méditerranéen ; et celle d’artefacts votifs représentant Déméter et Perséphone avec des figures comiques et des masques, dans de nombreux sites, est tout aussi frappante. Sur l’île de Lipari, dans une nécropole connue sous le nom de Contrada Diana, se trouvait un Koreion (sanctuaire de Koré). Des bustes de Perséphone y ont été retrouvés, en compagnie de silènes. Des tombes de la nécropole, on a tiré une collection impressionnante de masques de terre cuite utilisés dans le théâtre, tragédie, pièces satyriques, phlyax ou nouvelle comédie. Dans de nombreuses tombes, on a également retrouvé des oeufs, symbole universel de mort et de renaissance ; oeufs qui semblent aussi avoir été liés au phlyax […] Sur un vase de Campanie, un acteur de phlyax converse avec Dionysos ; le dieu est muni de son thyrse, l’acteur d’une torche et d’un oeuf dans sa main gauche. Rencontre évidente entre le pouvoir chthonien, souterrain, et le pouvoir du jeu et du comique.

Pour en revenir à Locres et aux rituels des femmes dans la période héllénistique, je pense qu’on peut mieux comprendre la cohabitation de l’érotisme, du pouvoir chthonien et du jeu dans ce culte, en observant l’expansion du culte de Dionysos dans cette partie du monde à cette époque. Il était un allié naturel des nymphes et de Perséphone, puisque comme le dit Héraclite, « Hadès et Dionysos ne font qu’un ». Dionysos libérait l’âme à travers l’extase et le jeu. Aucune représentation directe du dieu n’a été retrouvée à la Grotta, mais ses compagnons – silènes, acteurs, nymphes et probablement Perséphone elle-même – offraient aux participantes du rituel un monde apprécié de ses initiés, qui ouvrait une porte sur l’ultime réalité qu’il promettait à ceux qui le suivaient.

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Philentheos – Bromios

Transmis à travers sa Ménade.
Traduction et adaptation personnelles.

Je suis Celui qui atteint les contrées lointaines,
Je suis Celui qui agite la Terre,
Je suis Celui qui hurle au plus fort.
Je suis Dionysos Bromios,
Et Mon cri résonne pour éveiller ton cœur.

Je suis le Taureau Blanc de l’Harmonie, le Taureau Blanc des Anthestéries.
Nymphes, satyres et ménades avancent dans Mon sillage.
Mon flanc est fort, et Mon sabot délicat.
Là où Mon pied atterrit, les fleurs s’épanouissent,
Cueillies par Mes dévoués suivants,
Tressées en guirlandes.
Des guirlandes de fleurs pendent de Mes cornes pointues et de Mon large cou.
Je suis le Taureau du Printemps,
De Mes naseaux s’échappe le souffle du Renouveau
Mon mugissement entraîne les âmes des morts
Et pendant de brefs instants,
Les fait danser et saluer bruyamment le retour de la Vie.
Je suis le Taureau Blanc de la Vie
Force et vigueur s’élèvent au bout de Mes cornes.
Je suis le porteur du Nectar Sacré.
Je suis la joie et l’extase de la Ruche.
Je suis la grande fontaine de Vie, et je t’invite à boire de Mon eau.
Je suis tout cela, mais je suis plus encore.

Je suis le Taureau Noir, graine génératrice.
Je suis la plénitude du Phallus, je laboure la terre par Ma danse,
Et la féconde de Ma graine.
Je suis Celui aux Multiples Formes,
Avec Moi, danse frénétiquement, deviens le Taureau Noir.
Je secoue la terre, je remue les montagnes.
Je suis le murmure, le soulèvement, l’excitation,
Le berger sauvage, qui déchire et sépare.
La marque de Mes cornes
annonce la danse de la Mort ;
Et à travers Moi,
La graine nouvelle est générée,
Avant que la Mort ne triomphe.
Je suis la Vie éternelle, la frénésie et la folie.
Je suis l’Amant destructeur qui supprime toute inhibition.
Mes cris proviennent du plus profond de Mon cœur,
Tels une explosion vers la plus totale liberté.
Je suis l’éveil de la vigne, le maître de la sève,
La force de Vie, la Libération ultime.
Je suis l’Existence.
Je suis tout cela, mais je suis plus encore.

Je suis le Taureau Rouge du Sacrifice, le sang nourricier de l’Asphalte.
Ma graine, déposée dans la Terre, se nourrit du Sacrifice.
Je suis la chaleur de la flamme, l’intense fournaise ;
Au sommet de chacune de Mes cornes
brûle la flamme bleutée de Ma Divinité.
Je suis l’envie de sang,
Mes fers foulent la Terre, et le sol devient rouge.
Je suis le pourfendeur d’âmes, le destructeur des cœurs.
Je suis le Taureau Rouge qui offre l’ultime Libération,
La liberté parfaite, car je suis Celui qui prend tout.
Mon cri retentissant terrorise tous ceux qui ne savent pas
Que Mes hurlements sont voués à faire vibrer l’âme.
Je suis le Taureau Rouge au Sang Rougeoyant,
Connais-moi en ton cœur.
A travers la peur, connais l’excitation.
A travers l’excitation, connais la passion.
A travers la passion, connais l’extase.
A travers l’extase, connais l’union.
A travers l’union, connais l’Existence.
A travers l’Existence, connais le Tout.
A travers le Tout – le Néant.
Je suis le Taureau Rouge au Sang Rougeoyant,
Connais-moi.
Je suis tout cela, mais je suis plus encore.

Je suis celui qui atteint les contrées lointaines,
Je suis celui qui agite la Terre,
Je suis celui qui hurle au plus fort.
Je suis Dionysos Bromios,
Et mon cri résonne pour éveiller ton cœur.

Isidora Forrest – Bromios

Traduction et adaptation personnelles.

Apparais, apparais, peu importe Ta forme et Ton nom.

Oh Taureau des Montagnes,

Serpent aux Cent Têtes,

Lion à la Flamme Incandescente !

Oh Dieu, Bête, Mystère, viens !

Emplis chairs et âmes de Ton pouvoir mystique.

Oh Dieu qui offre joie et union de l’âme dans la danse !

Robert Cochrane – A propos des Mystères

Extrait de « The Craft Today »
Traduction et adaptation personnelles

Toute pensée mystique est basée sur un principe majeur : la réalisation de la vérité, comme opposée à l’illusion. L’étudiant des « mystères » est avant tout un chercheur de vérité, ou, comme l’ont désigné les anciennes traditions, de « Sagesse ». La magie n’est qu’un effet secondaire de la quête de vérité, et détient une position inférieure à cette dernière. La magie, qui est le développement total de la volonté, est un produit de l’Âme dans sa recherche ultime de la connaissance. Elle émerge donc après coup, d’un cheminement bien plus vaste : force perçue en tâchant d’atteindre un but bien plus important dans l’exploration du soi, il faut être capable de l’appréhender. Aucune vérité ésotérique sincère ne peut être écrite ou formatée dans un cadre de pensée. La vérité, à ce degré, ne peut être sujette à quelque pensée empirique, elle devient seulement visible à l’individu observateur, et à ceux qui suivent un chemin similaire dans la perception.

A travers toute l’histoire de l’humanité, il y a eu des mythes, des écoles de pensée et des maîtres qui ont montré la voie pour atteindre une connaissance opérative de la pensée ésotérique et de la philosophie, en utilisant davantage l’inférence que la méthode directe pour enseigner quelque approche de la vérité cosmique. Le choix du secret de ces Maîtres n’a rien à voir avec une quelconque préservation des Mystères, puisque tout ce qui peut être dit à leur sujet a déjà été retranscrit dans le folklore, dans les mythes et les légendes. Ce qui n’est pas délivré, c’est leur explication.

Il a été reconnu que ces légendes, ces rituels et ces mythes ont constitué des routes traversant les nombreuses couches de la conscience jusqu’à cette zone de l’esprit où l’âme peut exister dans sa totalité. Ils sont, ainsi que les enseignements et les disciplines qui les accompagnent, ce que l’Occident décrit comme Mystères. Les Mystères sont, par essence, des moyens pour l’homme de percevoir sa propre divinité inhérente.

Peter Grey et Alkistis Dimech – Raw Power – Sorcellerie, Babalon et sexualité féminine

Un article de Peter Grey et Alkistis Dimech, paru sur le site de la Loge Horus-Maat
Traduction et adaptation personnelles.

 

Commençons avec une citation de ce texte clé de la Sorcellerie, la bible de l’inquisiteur, le Malleus Maleficarum :

Toute Sorcellerie vient du désir charnel, qui dans la femme est insatiable.   

Les fantasmes des chasseurs de sorcières révèlent bien une vérité, pas seulement à propos du sexe, mais aussi au sujet de la source du pouvoir : la Femme.

Ce qui tient à la fois de la fascination et de la peur.

Toute Sorcellerie vient du désir charnel, qui dans la femme est insatiable. 

Malgré toutes les pinces, les fers et le feu, l’inquisiteur est effrayé par l’appétit charnel de la femme.

Voici le premier principe de la sorcellerie, avant les dagydes, les charmes, les chants, les potions, les bougieset le baratin : le pouvoir brut de la sexualité féminine.

Déshabillée, violentée, pendue, brûlée, la femme reste pourtant miraculeusement inextinguible parmi les flammes.

Toute Sorcellerie vient du désir charnel, qui dans la femme est insatiable.   

Bien que l’inquisition soit toujours au goût du jour, la femme ne peut être brûlée, si elle est elle-même le feu.

Pouvons-nous trouver dans la sorcellerie moderne un chemin nous permettant d’accéder à ce pouvoir incandescent ? Y a-t-il des voix, y a-t-il une Déesse du désir charnel ?

Nous sommes la Sorcellerie. Nous sommes la plus ancienne organisation du monde. Lorsque l’homme naquit, nous fûmes. Nous chantâmes la première chanson sur le berceau. Nous soignâmes la première blessure, nous réconfortâmes la première terreur. Nous fûmes les Gardiens contre les Ténèbres, les Assistants de la Voie de la Main Gauche.  

Nous sommes  du côté de l’homme, de la vie et de l’individu. C’est pourquoi nous sommes contre la religion, la moralité et le gouvernement.

Ainsi, notre nom est Lucifer. 

Nous sommes du côté de la liberté, de l’amour, de la joie, des rires et de l’ivresse divine. 

Ainsi, notre nom est Babalon. 

Parfois nous nous déplaçons ouvertement, parfois en silence et en secret. Nuit et jour sont un pour nous, calme et tempête, saisons et cycles de l’homme, toutes ces choses sont une, car nous sommes à la racine. Suppliants nous nous tenons devant les Puissances de la Vie et de la Mort, et nous sommes entendus de ces Puissances, et servons. Notre voie est une voie secrète, la direction inconnue. Notre voie est la voie du Serpent dans les broussailles, notre connaissance est dans les Yeux du Bouc et des Femmes. [ndt : je dois une grande partie de cette traduction à Spartakus Freeman, allez lire le texte complet de Jack Parsons sur Kaosphorus !]   

Voici un des fragments qui nous restent du travail de Jack Parsons. Écrit en 1950, alors que la sorcellerie païenne moderne n’en était qu’à ses balbutiements ; et pourtant, ses écrits et ses idées demeurent encore largement inconnus. Son nom n’est pas mentionné dans l’histoire de l’Art, ou dans l’index de Ronald Hutton. Notre propre Travail est une poursuite de l’esprit, si ce n’est de la forme de son travail, et un retour aux racines de la sorcellerie. Dans l’exemple instinctif et passionné de Jack Parsons, nous pouvons trouver un moyen de nous reconnecter à l’esprit premier de la femme et de l’homme. Un partenariat d’êtres égaux.

Le travail de Jack peut être résumé à un seul mot, le nom de sa Déesse :

BABALON

Sa Déesse, qui est autant la nôtre, est la prostituée raillée par Jean dans le Livre des Révélations :

 Là, j’ai vu une femme montant une bête écarlate,couverte de noms blasphématoires,qui avait sept têtes et dix cornes. 

Cette femme était vêtue de pourpre et d’écarlate,et chamarrée d’or, de pierreries et de perles ;elle avait à la main un gobelet d’or rempli d’abominations,avec les souillures de sa prostitution. Sur son front un nom était inscrit, mystérieux :« Babylone la grande, mère des prostituées et des abominations de la terre. » 

Et j’ai vu la femme ivre du sang des saints et de celui des témoins de Jésus. En la voyant,j’ai été saisi d’un étonnement extraordinaire.[ndt : extrait du chapitre 17 de l’Apocalypse

Mais ceci n’est pas une image strictement chrétienne ; derrière le souffre et les flammes de l’Enfer, on entraperçoit la spectaculaire Déesse de l’amour et du sexe venue s’emparer du monde. Ni Noire, ni Blanche, Elle est une Déesse Rouge. Nous avons minutieusement exposé les origines païennes des Révélations dans nos écrits. Nos recherches nous ont conduits vers un pèlerinage au cœur même de la grotte où Jean a composé sa lettre empoisonnée à la Déesse. Nous avons davantage étudié la Bible que bien des Chrétiens dévoués. Le fait incontournable qu’a démontré notre quête est que le Christianisme est violemment opposé à la Déesse, à la Sorcellerie et à la poursuite de la connaissance.

L’image du Livre des Révélations vient en particulier de la diabolisation de la déesse de l’amour connue sous le nom d’Inanna, Ishtar, Astarté ; une insulte répétée dans la littérature biblique depuis la captivité à Babylone. Dans la propagande haineuse des prophètes bibliques, l’échec manifeste de leur Dieu dans le sauvetage de Jérusalem et du Temple incombe au culte des divinités païennes.

Dans l’Apocalypse, Jean poursuit la guerre contre les femmes, et en particulier contre leur pouvoir oraculaire. A Ephèse, les prêtresses nouaient des bandeaux autour de leurs fronts, portant le mot grec MYSTÈRE ; elles prononçaient alors des prophéties. La Déesse s’exprimant ainsi était une menace pour ceux qui voyaient la religion comme un fait soigneusement conservé et scellé dans un livre. C’est précisément cette connexion directe qui définit la Sorcellerie.

Dans les cultes païens, c’est le vin qui inspire la divine intoxication, un vin chargé de de haschisch, d’opium, de jusquiame noire et de rue, un vin adouci aux sécrétions sexuelles. Mais pour Jean, ceci représentait un calice empoisonné, et la Prêtresse qui connaissait des états de possession était une putain.

Inutile de préciser que les drogues de vision sont aussi celle de l’extase sexuelle, et une Sorcellerie qui ne vole pas vers le Sabbat avec ces ailes n’est aucunement de la sorcellerie. Une limitation de la liberté sexuelle va de paire avec l’interdiction du vin du Sabbat.

A travers l’iconographie liée à Babalon et les quelques aperçus offerts par l’écriture biblique, il est possible d’expérimenter une histoire interdite, une histoire qui nous inonde de parfum et de nectar, une histoire qui nous lacère avec des épines de rose. La Femme est le deuxième sexe, violé, dégradé, méprisé, diabolisé. Mais son pouvoir érotique brûle toujours, inchangé. Voici Babalon.

Héritière d’Inanna, d’Ishtar, d’Astarté, d’Aphrodite, une nouvelle Déesse est arrivée, une Déesse qui n’est ni chaste ni virginale, une Déesse qui n’est pas déconnectée de son corps, une Déesse qui nous possède avec la furie de l’Amour et l’extase de la sorcellerie vivante. Babalon est la figure centrale derrière la magie angélique de John Dee, Babalon a contaminé Crowley, et Babalon a fait de Jack Parsons une flamme vivante.

Plus qu’une reconstruction du passé, voici une déesse qui prend forme autour de nous et à l’intérieur de nous MAINTENANT. Nous ne prétendons pas que tout un chacun doit travailler avec Babalon et le pouvoir explicite de la sexualité féminine, mais le fait que vous vous trouviez ici démontre qu’une part de vous désire s’y ouvrir.

LA DESCENTE D’INANNA

La suppression et le contrôle de la sexualité féminine n’est pas un phénomène nouveau. Certains documents écrits anciens, des textes de Mésopotamie remontant au 3 millénaire avant J-C comme « Inanna et l’arbre Huluppu » et « la Descente d’Inanna » montre que déjà, le corps de la femme était considéré avec une extrême ambivalence ; le sexe non procréatif, en particulier, était regardé avec soupçon et peur.

C’est à cette époque que nous découvrons pour la première fois les lilitu, les démons femelles qui contrôlaient les « vents violents » (qui apportaient la maladie) et volaient comme des oiseaux. Elles se définissaient par des caractéristiques sexuelles négatives : non mariées, et donc sous aucune domination masculine ; séductrices, cherchant activement des hommes pour les satisfaire ; et tueuses d’enfants. Les lilitu ne se contentent pas d’une sexualité non procréatrice, elles enlèvent et tuent les enfants, émasculent les hommes, provoquent des fausses couches et la mort des mères. Bien qu’en apparence exilées dans la nature sauvage, à l’extérieur du monde civilisé, elles sont capables de pénétrer les habitations humaines et la vie domestique. Nous les voyons se pencher par-dessus les ouvertures des fenêtres et des portes d’entrée – l’iconographie standard de la prostituée – et se glisser dans les maisons sans y être invitées. Elles sont les voleuses et les putains qui s’attaquent aux personnes civilisées et respectueuses de la loi, et qui sont au cœur même de la cité.

Cette même iconographie est utilisée pour la Déesse elle-même : Inanna – Ishtar. Elle se tient à la fenêtre, cherchant un homme à séduire, à aimer et à tuer. Inanna aussi s’affichait de manière provocante, initiant les contacts sexuels ; on l’appelait sahiratu, celle qui parcourt les rues. Dans les hymnes, il est écrit qu’elle va de maison en maison et de rue en rue, une phrase utilisée plus tard pour décrire les démons et répétée dans le Cantique des Cantiques, qui bien qu’il soit attribué à Salomon, est un copier/coller d’hymnes antérieurs à Inanna. Les lilitu ont inspiré le personnage de Lilith, délogée de l’arbre Huluppu pour rejoindre l’imaginaire juif comme archétype de la sexualité féminine insoumise et dangereuse. Dans le mythe juif, Lilith est la première femme d’Adam, qui refuse de prendre la position du missionnaire. C’est là que débute la généalogie de la sorcière, dont l’arbre s’enracine profondément dans l’ADN conflictuel de nos plus anciennes civilisations.

La déconnexion de la conscience chamanique de nos ancêtres s’est faite à travers la construction de cités fortifiées, de pyramides imitant l’émergence d’un ordre hiérarchique et d’une organisation patrilinéaire ; la montagne sacrée et la grotte sont devenues des bâtisses de briques brûlées ; la Prêtresse donnant au Roi le droit de gouverner l’Etat a été usurpée ; les histoires et les mythes de la Mésopotamie étaient déjà anciens lorsqu’ils furent imprimés dans l’argile, et nous pouvons deviner des éléments chamaniques ancestraux. Cela vaut le coup de se plonger dans le mythe de la descente d’Inanna, qu’on peut lire de plusieurs façons : comme une description de l’initiation de la Déesse et de la prêtresse, comme la description d’un culte à mystères, ou comme un drame relatant un rite de passage vers la maturité sexuelle. On peut aussi le lire comme une descente chamanique, une mise à l’épreuve, dans laquelle Inanna est forcée à chacune des portes des Enfers d’abandonner un des sept artefacts représentant son pouvoir terrestre, avant d’être conduite nue et rabaissée vers la salle du trône d’Ereshkigal.

Ereshkigal est la déesse du monde souterrain. Elle est, en un sens, l’esprit chthonien, pré-conscient, l’obscurité sans la moindre lumière ; la faim absolue et l’appétit. La dévoreuse par excellence.

De son domaine terrestre, Inanna entendit sa soeur Ereshkigal, pleurant son époux de manière ostentatoire – bien que le texte semble évoquer clairement des douleurs menstruelles, liées à l’accouchement ou des chaleurs – . Je crois que toutes ces explications sont plausibles et sous-entendues intentionnellement.

Aux sept portes des Enfers, Inanna est forcée de laisser tous ses attributs de pouvoir et de féminité. Elle est mise à nu contre son gré, dépouillée pour la confrontation finale avec sa sœur. Rappelons-nous que les initiations sorcières et chamaniques sont toujours des épreuves. Voici ce que décrit le texte :

Courbée très bas, nue,
dépouillée de ses pouvoirs divins, impuissante, matée,
Inanna est entrée dans la salle de trône.
Ereshkigal s’est levée de son trône.
Inanna s’approcha du trône

Les Annuna, juges du Monde Souterrain l’ont entourée.

Ils prononcèrent le jugement contre elle.

Alors Ereshkigal a jeté sur Inanna le regard de la mort.
Elle a porté contre elle le mot de la colère.
Elle a poussé contre elle le cri de la culpabilité.

Elle l’a frappée.

Inanna a été transformé en cadavre,
Un morceau de viande de décomposition,
Et a été pendue à un crochet au mur.

Inanna est pendue comme une pièce de viande dans une boucherie. Cette image de la Déesse pendue à un crochet évoque les suspensions rituelles, mais en nous penchant de manière approfondie sur cet élément, nous pouvons nous rendre compte que cet acte initiatique est une inversion. Lorsque la viande est accrochée, elle l’est généralement par les jambes, les pieds, afin que le sang puisse s’écouler depuis la gorge. Nous avons là un sacrifice chthonien, et simultanément, une représentation des menstruations. On pourrait aussi penser à une connexion avec la position du bébé au moment de la naissance. Une possible version antérieure aurait pu voir Inanna consommée par sa soeur (en sacrifice) avant de renaître d’elle. Ceci ne doit pas être simplement perçu comme une vision primitive ; des actes similaires réalisés par des « Mères » et d’autres figures féminines sont décrites dans les Tantras. Référez-vous au livre « The Kiss of the Yogini » de Davin Gordon White pour de nombreux parallèles et analyses complémentaires.

Inanna est sauvée des Enfers par l’intercession d’un autre chaman, Enki, qui envoient deux golems (un galatur et un kurgurra), faits de salive et de salissures d’ongles. Ereshkigal est alors réconfortée par eux dans sa douleur ; ils répètent ses cris, à la manière de pleureuses professionnelles. Nous pouvons même les considérer  comme des godemichés, le sexe étant réputé soulager les crampes menstruelles. Lisez « The Wise Wound » de Penelope Shuttle pour plus d’informations à ce sujet. Son travail, ainsi que celui de son époux, le poète Peter Redgrove, auteur de « The Black Goddess and the Sixth Sense », méritent de figurer sur toute « pile à lire » sorcière qui se respecte.

Revenons-en à notre récit : soulagée, Ereshkigal propose au galatur et au kurgurra d’exaucer un de leurs souhaits. Ils réclament alors la dépouille d’Inanna, qu’ils ramènent à la vie avec la nourriture et l’eau de la vie. Elle retourne alors sur terre accompagnée de démons, qui s’empareront ensuite de son époux Tammuz pour l’emporter à la place de la Déesse aux Enfers.

En dehors d’une vie pour une vie, et d’une vie pour une mort, qu’est-ce qui a été échangé ici ?

En étant dépouillée de tout ce qui l’identifiait comme femme, prêtresse et reine, dans cet effacement total de son identité face à sa sœur, Inanna a gagné la connaissance d’elle-même. Elle s’est confrontée aux recoins obscurs du monde qui existent en dehors de son domaine (celui de la vie, de la lumière, de l’amour), et par cet acte de reconnaissance de l’autre, par ce sacrifice de sa personne, elle a gagné et intégré jusque dans sa chair la connaissance de l’obscurité d’Ereshkigal.

La sexualité n’est pas une force aveugle qui vous contrôle, mais un pouvoir qui peut être exercé en parfaite connaissance de cause. En termes psychologiques, on parlera d’intégration : la Déesse qui descend n’est pas celle qui remonte. Ereshkigal a offert à Inanna le pouvoir brut de sa sexualité. L’histoire s’achève : gloire à Ereshkigal !

L’utilisation consciente de la sexualité est traditionnellement le domaine de la prostituée, et Inanna était la déesse du sexe sacré et des prostituées, dont le répertoire de techniques incluaient les façons de provoquer ou d’empêcher une grossesse, les arts d’invoquer et d’évoquer le plaisir, et les arts du déguisement, de la transformation et de l’illusion. Tous ces savoirs s’acquièrent à travers une connaissance désinhibée de soi. Nous ne souhaitons pas glamouriser la vie de la prostituée, qu’elle soit ancienne ou moderne, mais elle reste un symbole de sexualité féminine indépendante dans une histoire humaine où la terreur de la chair a prévalu. Confiance, force, conscience : ce sont des cadeaux rares, avec lesquels nous naissons rarement, mais que nous pouvons arracher du noir miroir du monde souterrain.

La sorcellerie, comme la mise à l’épreuve d’Inanna, est une connaissance charnelle ; c’est une gnose vécue dans et à travers le corps.

Nous utilisons la structure mythique de la descente dans notre propre travail, retournant dans le « Grand En-Dessous » chaque année, pendant nos rites de Samhain. Sans la descente dans le monde souterrain, il ne peut y avoir d’envol vers le Sabbat. L’incubation, l’obscurité, la grotte, l’inconscient, c’est en ces lieux que nous trouvons et puisons le pouvoir de nous transformer, et de transformer notre monde. La sexualité et la créativité sont intrinsèquement liées, mais pour accéder à ces profondeurs primordiales et puissantes, nous devons aller encore plus loin, nous dépouiller de nos identités civilisées, et nous vider de tout verbe.

Ceci, nous le faisons au nom de Babalon.

Comme nous l’avons vu, la démone Lilith migre dans le judaïsme, comme le fait l’Eve coupable et démonisée. Inanna-Ishtar devient Astarté qui, avec son consort Baal, est dénoncée dans l’Ancien Testament, avant que Saint-Jean apporte sa touche finale au récit, et avec les pièges de l’Empire Romain, la renomme d’après le nom d’une vieille ennemie, Babylone.

C’est le Livre des Révélations, ainsi que l’hymne à la Déesse de l’Amour, le Cantique des Cantiques, qui ont transmis les réminiscences de la vieille religion jusqu’à notre époque post-païenne. Depuis ce temps, ces textes ont été mal lus, et surtout mal interprétés ; mais le mythe qui y a été conservé reste fondamental, et tout notre monde moderne s’organise toujours autour de lui.

Souvenez-vous que le Sabbat est aussi un domaine de l’imaginaire, qu’on peut rejoindre à travers une stimulation érotique des sens. Ici se trouve l’inclination naturelle et propre à la femme de générer des fantasmes et du rêve, du mouvement et de l’émotion. C’est un état sacré, et réalisé avec l’énergie sexuelle.

On ne peut parler d’une sexualité féminine, uniforme, homogène, classable dans des codes – de même qu’on ne peut parler d’un inconscient ressemblant à un autre. L’imaginaire des femmes est sans limites, comme la musique, la peinture, l’écriture ; le flux de leurs fantasmes est incroyable.

Hélène Cixous, « Le rire de la Méduse »

Ce que nous pouvons voir, c’est que la Sorcellerie est constamment réimaginée et régénérée par le sang de chaque génération. Par de nouvelles voix. Par des femmes fortes, sexuellement indépendantes. Par vous, qui osez devenir la Sorcière que vous imaginez.

Il y a un besoin urgent de la Sorcellerie.

L’ennemi chrétien a été remplacé par un Corporatisme qui nous dit que la liberté est le droit de travailler comme des esclaves, qu’être une femme signifie se plier à la corvée incessante du shopping et du dégoût de soi. Que le viol de la planète est un business normal.

Comme la Déesse elle-même pourrait le dire : Fuck.

La Sorcière marche miraculeusement hors des flammes.

Le corps continue de parler.

La Prêtresse ne sera pas réduite au silence, l’oracle ne sera jamais contenu.

Les contours de la Sorcellerie ne sont jamais fixées.

Toute révolution sorcière est une révolution sexuelle.

Nous pouvons plonger loin dans les profondeurs des Enfers sumériens, dans les matriarcats de Margaret Murray, ou dans la Vieille Europe de Marija Gimbutas ; l’essence de la Sorcellerie se trouve encore et toujours dans le corps nu de la sorcière.

Là, maintenant. Dans nos corps, présents dans cette pièce, nus sous nos vêtements.

Dans nos visions, nos rites, en notre temps.

Dans notre désir de nous reconnecter au pouvoir brut de la Sorcellerie, au désir charnel, qui dans la femme est insatiable.

Textes cités et lectures recommandée

JACK PARSONS, « Freedom is a Two-Edged Sword »

DAVID GORDON WHITE, « The Kiss of the Yogini »

SYLVIA FEDERICI, « Caliban and the Witch »

JULES MICHELET, « La Sorcière »

DIANE WOLKSTEIN et SAMUEL KRAMER, « Inanna: Queen of Heaven and Earth, her stories and hymns from Sumer. »

MARIJA GIMBUTAS, « Le langage de la Déesse »

CATHERINE CLEMENT et HELENE CIXOUS, « The Newly-Born Woman »

HELENE CIXOUS, « Le rire de la Méduse »

PENELOPE SHUTTLE & PETER REDGROVE, « The Wise Wound »

PETER REDGROVE, « The Black Goddess and the Sixth Sense »

PETER GREY, « The Red Goddess » ; « Seeing through Apocalypse » (essay from XVI, published by Scarlet Imprint)

ALKISTIS DIMECH, « Coup de Foudre » (essay from XVI)

H. Jeremiah Lewis – Une interprétation néo-orphique du mythe d’Ariane

Tiré de « Ecstatic »
Traduction et adaptation personnelles.

Ariane abandonnée, par Omentie

Comprendre Ariane, c’est comprendre un élément important de notre relation à Dionysos. Cette compréhension est aussi centrale aux mystères révélés par Orphée. Voyez-vous, les disciples d’Orphée enseignaient qu’au commencement, il y avait seulement l’œuf cosmique, l’être indifférencié, l’unité, le potentiel de Tout ce qui est ou pourrait être. Alors quelque chose commença à remuer au cœur de l’œuf : mouvement, lumière, chaleur. Ce mouvement grandit, et devint d’une telle intensité que l’oeuf éclata, et la première chose qui en émergea fut Phanês, Eros, le Dionysos primitif. Après cela le Tout se déversa, dans une vague déferlante de création. Et cela aurait continuer à couler, sans fin, une masse de chaos, un vide béant de matière, mais l’Amour unit la Terre et le Ciel, rendant l’existence matérielle stable possible.

Il y a cependant un problème avec l’existence matérielle. Elle est si dense que nous oublions souvent. Nous oublions qui nous sommes, nous oublions d’où nous venons, cette étincelle de pouvoir créatif premier qui existe en chacun de nous. Ce n’est pas tant le monde en lui-même qui est mauvais – ce sont nos conceptions du monde qui forment des obstacles. Nos perceptions erronées. Nos peurs, nos projections. Notre conditionnement social. Tous les trucs qui nous rendent conformes, et nous empêche de vivre au maximum de notre potentiel. Plus nous sommes attentifs à cette merde, plus notre pouvoir créatif primal est mis en sommeil – mais un sommeil sans rêves, une vie vide, une demi-existence. Et chez certaines personnes, ce sommeil devient la mort. La mort de leur esprit.

Mais il y a ceux qui ne s’endorment pas complètement. Une petite part d’eux-mêmes se réveille, amadouée par la douce  main d’un amant apparu dans l’obscurité, et qui murmure toutes les possibilités de l’existence vraie. Cet amant est Dionysos. Ces quelques uns sont emplis d’un tel désir pour lui que leurs chaînes et anneaux, qu’avant ils ne remarquaient même pas, deviennent insupportables ; et ils commencent à les briser pour se libérer, et rejettent cette fausse existence que tant de gens prennent pour la vraie. Ils sont éveillés et vivants. Ils se souviennent qui ils sont, d’où ils viennent, ce dont ils sont capables. Ils entretiennent la flamme qui brille en eux, et ils souhaitent encore et encore ressentir le baiser du dieu. C’est pourquoi ils commencent à le chercher dans l’obscurité, dans le labyrinthe, ils suivent sa voix riante, et lorsqu’ils s’en approchent leurs cœurs tressautent d’extase, leurs pas se transforment en pas de danse, ils brûlent et souffrent et aiment et créent.

De nombreux obstacles se dressent sur leur voie, notamment lorsqu’ils approchent de leur Seigneur. Des monstres terrifiants, des peurs terribles, des situations qui semblent hors de tout contrôle. Et certains abandonnent, et font demi-tour, et courent retrouver la sécurité de leurs chaînes. Mais ceux qui persévèrent, qui sont tellement emplis d’Amour, qui ont une conception si claire d’eux-mêmes que rien ne peut les dissuader, trouvent leur chemin au sein du labyrinthe, et ressortent à l’air libre, dans la réalité, dans la vraie réalité au-delà de l’illusion, où l’herbe est verte, où poussent des fleurs aux mille teintes, et où le ciel est du bleu le plus pur ; et là, attendant sur la plage, est leur aimé, Dionysos, couronné de lierre, et dans leur union est rejouée l’union de l’existence première, qui transforme l’esprit en une étoile des cieux, brillant belle et fière dans un état d’illumination constant, un rappel éternel pour tout ceux qui sont encore perdus dans le labyrinthe de l’abysse.

Ellen Cannon Reed – Le paganisme, une voie initiatique

Tiré de « The Heart of Wicca : wise words from a Crone on the Path »

Traduction et adaptation personnelles

« […] Nous sommes différents. Nous ne sommes pas seulement une religion. Nous sommes – et devrions de mon point de vue tâcher de le rester – une voie initiatique. Il est probable qu’une religion grandisse autour de nous. Il sera même désirable d’utiliser cette religion comme manteau ou voie d’accès. Mais une religion païenne est aussi une menace pour la voie d’initiation païenne. Nous devons nous assurer que notre croissance, si elle a lieu, soit celle d’une graine à un arbre, et non celle d’un grain de sable à une perle :

Un arbre produit plus de graines.

Une perle est seulement la conséquence d’une transformation du sable pour éviter l’inconfort à l’huître.

Qu’est-ce qu’une voie initiatique ? Et qu’est-ce qu’est, alors, l’initiation ? Nous touchons là à un mot généralement mal compris par les Païens. L’initiation est une chose ; le rituel initiatique en est une autre. Une personne n’est pas un(e) initié(e), dans le sens où je l’entends ici, juste parce qu’il/elle a traversé un rite initiatique. L’initiation est une expérience personnelle au cours de laquelle on devient conscient de certains Mystères – des réalités jusqu’alors cachées, qui ne peuvent être communiquées d’une personne à une autre à travers des mots ou même des symboles, qui doivent être expérimentées directement. Ce dernier point est crucial. Certains penseront rencontrer des « mystères » dans une initiation au sein d’un coven ou même dans un festival, mais ce sont juste des sens cachés de symboles ou d’outils utilisés dans l’Art, ou de mythes contés à propos des Dieux. Le fait qu’il puissent être communiqués n’en font pas des Mystères, simplement des secrets.

Un ensemble d’enseignements, de pratiques et de rituels qui facilite l’initiation est une voie initiatique. La plupart des religions débutent comme des voies initiatiques. La religion tend à être conservatrice. L’initiation, cependant, est toujours révolutionnaire. […] »